L’affaire dite « Bossembélé » s’est poursuivie vendredi 28 aout 2026 devant la Cour pénale spéciale (CPS) avec l’audition de Bienvenu Ngaro, témoin-victime et ancien clerc au cabinet de l’avocat Me Balembi. Au cours de cette audience, le témoin a livré son récit sur son arrestation en 2010, son transfert à Bossembélé ainsi que les conditions de détention qu’il affirme avoir vécues.
L’audience, ouverte à 10h17 sous la présidence du juge Aimé Pascal Delimo, a opposé le Parquet spécial, les parties civiles et la défense des accusés François Bozizé Yangouvounda, Eugène Barret Ngaïkosset, Firmin Junior Danboy et Vianney Semndiro, poursuivis dans cette affaire pour des faits qualifiés de crimes contre l’humanité.
À la barre, Bienvenu Ngaro a expliqué avoir été arrêté le 10 juin 2010 alors qu’il participait au déménagement du cabinet de Me Balembi, situé dans l’immeuble Bangui 2000, après l’incendie du supermarché Rayan.
Selon son témoignage, trois personnes avaient alors été interpellées par le lieutenant Kossi avant d’être conduites à la Section de recherches et d’investigations (SRI), officiellement dans le cadre de l’enquête sur l’incendie. Il affirme que certains gendarmes les avaient qualifiés d’«incendier» et qu’ils n’avaient pas bénéficié de l’assistance d’un avocat lors de leur interpellation. Douze autres personnes travaillant pour Rayan et ADM auraient ensuite rejoint le groupe.
Après trois jours à la SRI, les détenus auraient été transférés à Bossembélé sous escorte de gardes présidentiels. Bienvenu Ngaro décrit leur arrivée au Centre d’instruction militaire comme particulièrement difficile, évoquant des insultes, des menaces et des conditions d’hébergement précaires.
Il affirme notamment que les détenus avaient été placés dans un entrepôt sans toilettes et contraints de retirer leurs chemises et leurs ceintures, officiellement pour prévenir les risques de suicide.
Le témoin a toutefois apporté un élément favorable concernant Vianney Semdiro. Selon lui, celui-ci aurait tenté d’empêcher certains militaires de maltraiter les détenus et leur aurait permis à plusieurs reprises de se laver, estimant qu’ils devaient être traités « comme des êtres humains ».
À la maison d’arrêt de Bossembélé, communément appelée « Guantanamo », le témoin a décrit un environnement particulièrement insalubre. Il a évoqué l’absence de sanitaires adéquats ainsi que la présence de serpents, de scorpions et de punaises. Certains détenus auraient, selon lui, passé jusqu’à une semaine sans pouvoir se laver.
Il a également évoqué l’intervention de responsables judiciaires venus procéder à leur audition et leur présenter des mandats de dépôt faisant état de plusieurs chefs d’accusation, notamment l’incendie volontaire, les violences et voies de fait, l’association de malfaiteurs et la rébellion. En l’absence de leurs avocats, les détenus auraient refusé de signer ces documents, même si certains procès-verbaux ont finalement été signés.
Dans son récit, Bienvenu Ngaro a particulièrement mis en cause un caporal présenté sous le nom de Yaya. Il l’a décrit comme exerçant une autorité de fait sur les détenus et lui attribue des pratiques qu’il qualifie d’humiliantes, inhumaines et dégradantes.
Le témoin a notamment évoqué une pratique appelée « baptême », qui aurait consisté à frapper les nouveaux détenus avec un bâton provenant d’une plante appelée « soré ». Il a également fait état de difficultés alimentaires et sanitaires, tout en soulignant que la Croix-Rouge avait apporté à plusieurs reprises des médicaments et des denrées alimentaires.
Interrogé par le Parquet spécial, Bienvenu Ngaro a affirmé être convaincu que François Bozizé était à l’origine de son arrestation. Il a notamment évoqué les informations dont il disposait à l’époque et un échange entre l’ancien président et le propriétaire du supermarché Rayan après l’incendie, avant les arrestations.
Mais face aux questions, le témoin a reconnu ne pas disposer d’une connaissance directe de tous les éléments permettant d’établir les circonstances exactes de cette décision. Lors des débats, la défense a également souligné que cette affirmation reposait notamment sur des rumeurs et des informations qui circulaient à l’époque.
La défense de Vianney Semndiro a, pour sa part, cherché à clarifier le comportement de son client durant la détention. Sur ce point, Bienvenu Ngaro a déclaré n’avoir constaté aucun comportement négatif de sa part.
Il a même décrit Vianney Semndiro comme une personne généreuse et respectueuse des détenus, notamment en raison de l’autorisation donnée à certains d’entre eux de se laver et de l’accueil réservé à un membre de sa famille lors d’une visite.
Le témoin a également indiqué ne pas pouvoir affirmer que le caporal Yaya était placé sous l’autorité directe de Semdiro et a déclaré ne pas avoir connaissance d’une participation personnelle de ce dernier aux violences alléguées.
Concernant Eugène Barret Ngaïkosset, le témoin a déclaré ne pas le connaître et ne l’avoir jamais vu, ni au moment de son arrestation ni durant sa détention à Bossembélé.
En fin d’audience, Bienvenu Ngaro a contesté une affirmation qui lui aurait été attribuée dans un procès-verbal concernant la disparition de Charles Massi. Il a notamment démenti avoir déclaré que des militaires détenus avec lui auraient confirmé que Charles Massi avait été arrêté au Tchad, transféré à Bossembélé puis à Benzambé, où il aurait été tué.
Elie-Guy-Igor Lakouetene
